dimanche 11 juillet 2010

Les Caprices de Marianne, Acte II Scène 6

Coraline COUCHOT (Octave)

Audrey PECNARD (Marianne)

Un cimetière.

OCTAVE et MARIANNE, auprès d'un tombeau.



OCTAVE. - Moi seul au monde je l'ai connu. Cette urne d'albâtre, couverte de ce long voile de deuil, est sa parfaite image. C'est ainsi qu'une douce mélancolie voilait les perfections de cette âme tendre et délicate. Pour moi seul, cette vie silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride ; elles ont versé sur mon coeur les seules gouttes de rosée qui y soient jamais tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui. C'était un homme d'un autre temps ; il connaissait les plaisirs et leur préférait la solitude ; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité. Elle eût été heureuse la femme qui l'eût aimé.


MARIANNE. - Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t'aimerait ?


OCTAVE. - Je ne sais point aimer , Coelio seul le savait.
La cendre que renferme cette tombe est tout ce que j'ai aimé sur la terre, tout ce que j'aimerai. Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul était capable d'un dévouement sans bornes ; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme qu'il aimait, aussi facilement qu'il aurait bravé la mort pour elle. Je ne suis qu'un débauché sans coeur ; je n'estime point les femmes : l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, l'ivresse passagère d'un songe. Je ne sais pas les secrets qu'il savait. Ma gaieté est comme le masque d'un histrion ; mon coeur est plus vieux qu'elle, mes sens blasés n'en veulent plus. Je ne suis qu'un lâche ; sa mort n'est point vengée.

MARIANNE. - Comment aurait-elle pu l'être, à moins de risquer votre vie? Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour rien craindre de vous.

OCTAVE. - Coelio m'aurait vengé Si j'étais mort pour lui comme il est mort pour moi. Ce tombeau m'appartient ; c'est moi qu'ils ont étendu sous cette froide pierre ; c'est pour moi qu'ils avaient aiguisé leurs épées ; c'est moi qu'ils ont tué. Adieu la gaieté de ma jeunesse, l'insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve! Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés ! Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l'ombre des forêts ! Adieu l'amour et l'amitié ! ma place est vide sur la terre.

MARIANNE. - Mais non pas dans mon coeur, Octave pourquoi dis-tu! Adieu l'amour ?

OCTAVE. - Je ne vous aime pas, Marianne; c'était Coelio qui vous aimait!

Les Caprices de Marianne, Acte II Scène 6

Naples, pendant les festivités du Carnaval … Coelio aime Marianne, épouse d'un vieux juge tyrannique. Trop timide, il demande à son ami Octave de plaider sa cause auprès d'elle. Mais tout se complique lorsque Marianne décide de prendre un amant... Son époux, Claudio, fait exécuter son rival.

Octave et Marianne se recueillent sur la tombe de Coelio.


Cette pièce que Musset a écrite rapidement, à l’âge de 22 ans, est de nos jours l’une des pièces les plus jouées du répertoire théâtral français.

Musset a accolé le mot « comédie » au titre de sa pièce. Cependant, à la lecture de l’oeuvre, nous ne retrouvons pas la légèreté et la gaieté des pièces de Molière qui nous font rire de bon cœur jusqu’à l’heureux dénouement. Cette pièce résiste en réalité à toute classification : c’est bien la particularité de Musset. Il choisit sa propre voie sans se préoccuper des codes et des conventions d’écriture. C’est un théâtre poétique où les états d’âme et les caprices des personnages sont au centre de l’œuvre. « Les caprices de Musset font se côtoyer le bouffon et le tragique. Car le caprice est changeant comme la vie : les larmes ne sont jamais loin des rires et des sourires » explique Sylvain Ledda.


La pièce se situe entre la fantaisie et le désenchantement ; sous le masque de la comédie, Musset nous livre une lecture pessimiste du monde. En proie au mal du siècle, hanté par l’idée de la trahison amoureuse, Musset a traversé de véritables périodes dépressives. Dandy, libertin, amateur de cabarets parisiens et de nuits d’ivresse, Musset s’est laissé griser par la vie de débauche. Ne serait-ce pas un masque, un refuge, pour celui qui ne supporte plus, comme Octave, la nostalgie de l’amour idéal ?


La lucidité des dernières paroles d’Octave est bouleversante : « Coelio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui. C’était un homme d’un autre temps ; il connaissait les plaisirs et leur préférait la solitude ; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité. Elle eût été heureuse la femme qui l’eût aimé. » (II, 6)

Les oeuvres choisies replacées dans leur contexte biographique

1810 : Naissance à Paris

Enfance heureuse

Éducation soignée

Études brillantes (lycée Henri IV)

Jeunesse insouciante : vie de dandy à Paris


1828 : Première déconvenue amoureuse


1832 : Mort du père (choléra) : entrée dans l’âge adulte

Publication d’articles dans la Revue des Deux Mondes


1833 : Les Caprices de Marianne

Rencontre de George Sand : passion houleuse


1834 : On ne badine pas avec l’amour

Lettre à George Sand le 1er septembre


1835 : Rupture définitive avec George Sand

Liaisons avec Mme Jaubert puis Aimée d’Alton


1836 : La Nuit de Décembre

La Confession d’un enfant du siècle

Il ne faut jurer de rien


1837 : Un Caprice


1840 : Déchéance prématurée (dépression et alcoolisme)


1845 : Obtention de la Légion d’honneur


1852 : Élection à l’Académie française


1857 : Décès à Paris

Enterrement au cimetière parisien du Père-Lachaise


Promenade poétique sur les pas de Musset

Dans le cadre de la commémoration du bicentenaire de la naissance d’Alfred de Musset (1810 – 1857), il était tentant de (re)-lire l’un des auteurs des plus illustres textes de la littérature française et de mettre nos pas dans ceux du jeune Alfred qui foula les bords du Boulon et se promena dans le lieu charmant de Bonaventure, propriété familiale.


Certaines oeuvres ont retenu notre attention ; parmi elles, certains textes nous sont allés droit au coeur. Ce sont eux que nous avons eu envie de lire aujourd’hui… Ces fragments sont très différents les uns des autres : ils renvoient à des périodes distinctes de la vie du poète et ils appartiennent à des genres variés : prose, poésie, lettre ou théâtre.

Tous les textes de Musset ont en commun de rendre hommage à la langue française et de nous donner ce sentiment étrange d’appartenir, malgré les décennies qui nous séparent, malgré les évolutions techniques du monde moderne, à la même famille humaine, si fragile et si désappointée devant les grandes interrogations d’une vie : l’amour …, la fidélité…, l’amitié …, la vieillesse …, la mort de ceux qu’on aime…

Qu’il nous soit permis de remercier chaleureusement Madame et Monsieur Magnant, propriétaires du Manoir de Bonaventure, pour leur accueil et leur disponibilité.

Nous exprimons aussi notre gratitude envers nos camarades lycéens de l’option « Cinéma – Audiovisuel » : ils vont immortaliser aujourd’hui sur la pellicule le travail des « apprentis lecteurs » que nous sommes.

Nous aimerions dire toute notre reconnaissance à Madame Florence Cabaret, de la compagnie pARTage, car elle nous a préparés avec enthousiasme à cette lecture des textes de Musset.

Nos remerciements vont enfin à Monsieur le Proviseur du lycée Ronsard sans lequel cette « aventure poétique » n’aurait pas vu le jour.

Les élèves de Terminale Bac Professionnel du lycée Ronsard.

samedi 19 juin 2010

Article NR du 26 mai 2010


Dans le cadre de la commémoration du bicentenaire de la naissance d'Alfred de Musset (1810-1857), les élèves de terminale Bac professionnel du lycée Ronsard ont passé toute la journée de vendredi dernier au manoir de Bonaventure, à lire des textes du poète.

Florence Cabaret, directrice de la compagnie théâtrale pARTage de Pierrefitte-sur-Seine avait été invitée à encadrer les élèves pour l'occasion. Chaque élève a choisi librement ses textes et les a étudiés pour le jour J. La comédienne précise : « Je préfère travailler avec des élèves, public souvent éloigné du théâtre, pour créer des ponts. Je recherche toujours leur motivation pour un choix de texte : amour, romantisme, poésie... ».
Cette préparation s'est aussi rattachée à un travail en arts appliqués avec la réalisation de peinture pour chaque extrait choisi. Une dizaine d'élèves de seconde option « cinéma audiovisuel » ont eux réalisé des prises de vue. Il faut dire que le domaine a appartenu à la famille du poète et le jeune Alfred y a passé quelques années.